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Principes humanitaires et accès aux victimes de crises : quels enjeux ?

Le 8 septembre 2015, Jean-Yves Troy, Directeur Général de Solidarités International a participé à la session « Enjeux et futur de l’humanitaire », lors du Forum Convergences aux cotés de  Bertrand Gallet, président d’Acted, Claus Sorensen, Conseiller aide humanitaire au centre européen de stratégie politique, Nicolas de Cordes, vice-président marketing anticipation du groupe Orange et François Grunewald directeur général et scientifique du groupe URD.

Les principes humanitaires et l’accès aux victimes des crises : quels enjeux ? Quand on regarde cet intitulé, il y a peut-être la tentation de se dire qu’il faut en premier lieu re-questionner ces principes humanitaires. C’est sans doute faux. Ils sont toujours, voire d’autant plus, d’actualité dans le contexte actuel. Ils sont des leviers à réactiver pour renforcer l’accès aux victimes de crises. Humanité, Impartialité, neutralité et indépendance restent des principes directeurs de l’action humanitaire. Leurs définitions restent entières, ce qui ne veut pas dire que leur application ne constitue pas, parfois, un défi au jour le jour.

Humanité, impartialité, indépendance, neutralité

Le principe d’humanité, c’est alléger les souffrances des hommes, respecter la personne humaine. C’est en plein dans l’actualité que ce soit en Syrie ou en Europe avec l’afflux de réfugiés sans cesse grandissant.
Le principe d’impartialité qui nous demande d’agir en fonction du degré de souffrance, n’est pas à remettre en cause.
Le principe d’indépendance n’est pas lié aux modes ou à la quantité de financements. C’est l’indépendance dans nos choix opératoires. A chaque organisation de faire sa propre analyse et de se mettre ses propres lignes rouges.
Le principe de neutralité en temps de conflits  nous oblige à ne pas prendre part aux hostilités et aux controverses pour garder la confiance de tous. Il reste indispensable pour mettre en œuvre notre mandat et accéder aux victimes.

Rester neutre, ne pas prendre parti

Parmi les principes qui nécessitent le plus d’attention de nos jours il y a celui de la neutralité. Il existe aujourd’hui, chez certains de nos interlocuteurs, le sentiment que les ONG portent et exportent un système de pensée, des modèles économiques, une vision occidentale.
Pour les ONG, cela est renforcé par l’origine des sources de financements institutionnelles auxquelles nous accédons et qui n’aident pas à nous différencier de cette approche globale des Etats dans lequel l’aide humanitaire est une composante comme une autre. Le vocable « communauté humanitaire » a  largement contribué à considérer ONG, agences internationales, Etats comme un tout. Alors que cette communauté est polymorphe avec des objectifs et principes parfois très éloignés.   
Ce principe de neutralité peut être mise à mal aussi par les acteurs humanitaires en tant qu’individus qui prennent plus facilement parti dans leurs discours.
Cette mauvaise perception qui peut se dégager de nos structures, nous oblige à marteler et répéter ces principes tout en ayant un comportement irréprochable. C’est à nous, ONG, de faire comprendre et continuer à faire savoir qui nous sommes. Et c’est peut-être là que nous avons failli ou baissé la garde. Garder cette ligne nous permet de conserver une distance, alors que l’aide humanitaire devient une approche globale, tendance lourde contre laquelle, il faut le reconnaitre, nous avons beaucoup de mal à résister.

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Entretenir et maintenir l’accès aux victimes sur le terrain…

Nous avons peut-être perdu trop de temps à disserter sur l’accès aux victimes, plutôt que de continuer à entretenir ces accès sur le terrain avec les différents groupes armés en zones de conflits, en mettant en place des accords de circonstances pour remplir notre mission. L’accès doit être négocié en avance et intégré à nos programmes dès la conception, mais il n’est jamais gagné. Il doit être entretenu tous les jours.  C’est une composante de nos stratégies de sécurité. Ces négociations avec les différentes parties se font au travers d’hommes et de femmes qui discutent, expliquent, répètent ce  que nous sommes et ce que nous ne sommes pas.

… Malgré les enjeux financiers

L’institutionnalisation, l’industrialisation de l’aide humanitaire, a fait que nos équipes se sont dans les périodes passées peut-être plus attachées à rendre des rapports selon le bon format, à expliquer l’indicateur de résultat, faire de la représentation pour obtenir le futur financement plutôt que d’assurer une présence terrain pour tout simplement mieux se faire connaitre, se faire accepter et expliquer nos actions.
Les ressources étant parfois rares nous nous sommes également peut-être concentrés sur la redevabilité, la transparence de nos actions  et à cette course, aussi,  pour voir grossir nos structures,  plutôt qu’un travail sur le terrain visant à faire vivre cette acceptation, cette lisibilité, de ce que sont les organisations humanitaires. Nous le payons peut-être aujourd’hui.

Est-on encore prêt à prendre des risques ?

Autre élément : cet accès, dans certains cas reste très difficile voire impossible. La menace n’étant plus locale, mais mondiale, même si nous avons des indicateurs favorables avec certains interlocuteurs sur une zone d’intervention, cela ne veut pas dire que des acteurs venus d’ailleurs, ne prendront pas notre personnel pour cible. C’est toute la difficulté aujourd’hui sur certaines zones.
Cette ambiance générale qui met crument en lumière ces incidents, aussitôt relayés par les nouvelles technologies, a petit à petit distillé une certaine aversion aux risques dans nos structures. Je ne la juge pas et j’en suis partie prenante, mais elle se ressent dans les directions d’ONG, comme dans les conseils d’administrations.

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…Pour mieux parler sur le terrain

Pour avoir accès il faut négocier, pour négocier, il faut discuter avec les parties aux conflits, dont certains groupes sont connus pour leur violence sans limite. Quelle image renverrons-nous ? L’impact sur la structure, sur les autres activités si nous intervenons ici et que là-bas nous sommes mis à mal ? Toutes ces questions ont fait que l’on a vu petit à petit naitre ces notions de gestion à distance  pour, au final, transférer le risque sur d’autres. En particulier sur nos personnels nationaux qui eux, sont à la fois humanitaire par conviction, mais de fait, et bien souvent, obligés de se positionner face aux autorités locales, aux groupes armés. La multi polarisation de la situation fait que l’on demande de plus en plus aux gens de se positionner. Aussi, il est plus difficile pour un personnel national, qu’un personnel expatrié venu d’un autre pays, d’expliquer ce que sont les principes de neutralité, d’impartialité et d’action des ONG. Nous avons certainement perdu en lisibilité  et en compréhension en nous éloignant du terrain.

Quels défis pour demain ?

Les défis sont donc de réinvestir ces principes, les faires vivres pour garder cet accès en réinvestissant aussi le terrain. Les limites elles, seront sécuritaires sur certaines zones : quelle prise de risque pour quel bénéfice ? Les défis sont certainement dans nos pratiques également. Nous ne pouvons plus travailler seul. La coopération inter ONG internationales, nationales et locales doit se renforcer pour être plus en phase à l’écoute du terrain et des réseaux existants. Nous devrons profiter de l’expérience de l’un ou l’autre sur tel ou tel terrain pour gagner en efficacité et mieux expliquer ce que nous défendons. Nous différencier de cette communauté humanitaire qui n’est pas Une. Après, une des questions à se poser est de savoir si nous sommes encore acceptés ? Est-ce que nous n’agaçons pas, par nos demandes, par les principes que nous défendons, par la redevabilité que nous exigeons dans des contextes chaotiques ? Pour inverser la tendance, il faut patiemment réinvestir le terrain, être plus en contact, être plus à l’écoute. Et, quand ces conditions ne sont pas là, savoir se retirer.  Il faut retrouver une certaine simplicité dans nos actions. Ne jamais non plus oublier que  lorsque l’on prend un peu de recul, l’aide humanitaire n’a jamais été aussi bien dotée. La qualité de l’aide s’est très largement renforcée et, depuis la fin de la guerre froide, l’accès  aux victimes s’est très largement renforcé. Aujourd’hui, quels conflits, quelles zones ne sont pas couvertes par le Comité international de la Croix-Rouge ou des ONG ?  Ils se comptent sur les doigts d’une main ?

Par Jean-Yves Troy
Directeur Général de SOLIDARITES INTERNATIONAL
Twitter : @jytroy

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